Intégrale de Cap-de-Long (19-20 septembre 2015)

04-Crête de Cap-de-Long

On ne sait trop comment l’appeler. « Traversée Turon-3 conseillers-Néouvielle-Ramougn » aurait le bon goût de la justesse mais pas de la concision. N’en désigner que les extrémités serait une trop lourde amputation et la traversée « Turon-Ramougn » s’en trouverait raccourcie, non pas dans les faits mais dans l’imaginaire, les deux sommets soudainement devenus infiniment proches par cette réunion toponymique. « Quatre pointes »? Mais l’équivoque serait inévitable pour des pyrénéens avertis. Quant aux « quatre arêtes »  le Balaïtous pourrait se sentir jaloux de n’en disposer que de trois. Resterait, en toute simplicité, « l’arête ou la crête de Cap-de-Long », toponymie la plus logique étant donné qu’elle domine le lac de tout son long. Mais ce nom est déjà attribué à la crête qui naît à la Hourquette de Bugarret et s’élance jusqu’au sommet du Pic Long, sans pourtant jamais projeter la moindre ombre sur la surface bleutée du lac. Quatre sommets, quatre arêtes successives, deux jours de parcours, s’étirant sur deux kilomètres et demi, avec cette chevauchée les Pyrénées détiennent leur « Intégrale ».

05-La course

Initialement cet enchaînement avait germé dans mon esprit sous une tout autre forme. Non pas celle d’une grande course rocheuse mais comme un projet de ski-alpinisme. Gravir successivement les quatre sommets en hiver en combinant des parties de randonnée à skis, d’alpinisme puis de descente. Sans toutefois suivre exactement le même itinéraire, essentiellement pour l’ascension du Turon qui se ferait par la voie normale, depuis la Glère. La jonction entre le Turon et les 3 conseillers me paraissait suffisamment débonnaire pour être parcourue rapidement en crampons. La descente à la brèche du Néouvielle ne poserait sans doute que peu de problèmes. Ayant déjà réalisé l’arête des 3 conseillers en février 2008, lourdement chargé, dans des conditions tempétueuses, et avec une expérience alpine bien moindre, je savais que même difficile, cette partie était possible. Restaient deux grandes inconnues que sont la descente du sommet du Néouvielle à la brèche du Ramougn, puis l’arête Ouest jusqu’au sommet. L’idée se poursuivait par une descente rapide jusqu’au refuge d’Aubert d’où repartir le lendemain pour revenir sur Barèges en passant la Hourquette d’Aubert. Devant les difficultés logistiques qu’impliqueraient une telle aventure et surtout face au peu de chance de trouver quelqu’un d’assez taré pour me suivre, la version estivale offrirait déjà la satisfaction d’avoir réalisé un jour cette intégrale.

En septembre, mes amis bordelais du Migou prévoient une sortie dans le massif. La facilité d’accès de Cap-de-Long les amènent à privilégier ce versant plutôt que la Glère. Etant plutôt disponible à ce moment-là, j’entrevois assez rapidement de les rejoindre et je commence à réfléchir à une course dans les parages. A peine remis des Alpes, j’ai des rêves de longueurs : traversée des Alharizès, arête de Cap-de-Long et soudain l’intégrale resurgit. Envisageant d’abord l’entreprise à la journée, il est clair qu’il faudrait cavaler. Légèrement chargé, en chaussons, cela ne paraît pas impossible mais il faut que la cordée soit parfaitement rodée et que rien ne vienne entraver la progression : hors de question de tourner en rond un moment donné. En consultant le livre de Laurent Lafforgue, « Pyrénées en faces II », il préconise un bivouac pour couper la course en deux. Quelque peu échaudé par le poids du sac aux Grands Montets, cette stratégie n’a pas automatiquement ma préférence, d’autant moins qu’à cette époque de l’année il est illusoire de faire de l’eau sur l’arête. Néanmoins l’idée de devoir se lever à une heure indue pour espérer revenir à la voiture à la nuit tombante, et de passer une journée la tête dans le guidon, sans prendre le temps de profiter de rien finit par donner l’avantage au bivouac.

06-En contrebas de l'arête Sud du Turon          07-IMGP2872bis

Ne reste plus qu’à trouver le compagnon de cordée. Et c’est Fred qui mord avec enthousiasme. Ayant fait une partie de la HRP cet été, la perspective du gros sac ne l’effraie pas et celle du bivouac à 3000 l’enchante. Parfait. Allons-y !

Nous partons samedi vers 11h, laissant les copains aller grimper de leur côté sur les murailles de Cap-de-Long. Nous mettons environ deux heures pour atteindre la Hourquette de Bugarret où nous accueillent une cordée sur le départ et un fort vent d’Ouest. Il ne nous quittera jamais vraiment durant la course, sans être bien fort il sera toujours suffisant pour nous décourager de quitter la polaire. Laissant nos congénères démarrer par un ressaut à gauche, bien exposé au souffle intense qui commence à être insupportable, nous nous engageons sur l’arête par le versant Est, encore au soleil. Très mauvaise idée : nous faisons la longueur la plus exposée de la course. Sur ce terrain raide et complètement pourri, l’escalade est même carrément dangereuse. Nos compagnons nous confirmeront qu’il aurait mieux valu les suivre.

08-Départ

09-Vallon de l'Yse11-IMGP287912-IMGP2885

Le reste de l’arête se déroule sans encombre. Confirmons qu’il s’agit d’un long parcours où l’alternance d’escalade et de désescalade, principalement au début de l’ascension, rend la progression plus lente que dans une arête continuellement ascendante, comme les 3 conseillers ou la Ferbos. Très sauvage, l’abondance des lichens indique que cette crête doit être assez peu visitée. L’itinéraire est des plus évidents : on suit le plus souvent le faîte de l’arête. Le premier des gendarmes jumeaux peut se gravir au lieu de se contourner.

14-IMGP2887 15-IMGP2888

 

Six heures après notre départ, c’est le sommet. Initialement, si le temps nous était laissés, nous aurions poursuivi jusqu’au 3 conseillers afin de nous trouver à pied d’œuvre le lendemain matin et prendre de vitesse les autres cordées.

 

18-IMGP2896          22-Sous le sommet du Turon

La fatigue et l’heure avancée nous intiment à nous en tenir là et nous descendons une centaine de mètres en contrebas du Turon pour aller nous abriter derrière le muret d’un bivouac. Nous y espérons moins de vent qu’au sommet. Le terrain est plus spacieux qu’en haut mais le vent ne s’est pas s’essoufflé.

19-Alharizès

20-IMGP2898bis2

27-Néouvielle

24-Lacs de Maniportet    25-IMGP2919

26-Pic Long          28-IMGP2923

Départ tardif le dimanche matin. Sans avoir besoin de nous encorder sur la crête Turon-3 conseillers, elle se révèle plus escarpée que je ne l’imaginais. Il faut poser régulièrement les mains et si les difficultés restent très modestes, on adopte bien plus souvent la position du grimpeur que celle du bipède.

30-Sur la crête reliant le Turon aux 3 conseillers 31-IMGP2933 32-IMGP2935 33-Arête des 3 conseillers

A la brèche du Néouvielle c’est la cohue. Quatre cordées sont déjà engagées dans l’arête des 3 conseillers. Nous retrouvons les copains du Migou. Malgré le plaisir que nous avons de les voir ici, nous ne pouvons pas nous permettre de rester derrière si nous voulons avoir une chance de boucler la traversée. Nous doublons les premières cordées avant les difficultés et arrivés à la boîte aux lettres nous voilà devant. A la proue de navire, petit repérage de la descente vers le Ramougn. Cela semble passer mais au prix de désescalades acrobatiques voire de rappels. En demandant conseil à la cordée qui nous suit, le CAF d’Auch, il existe une descente depuis le sommet du Néouvielle, empruntant un profond couloir voisin de la voie normale. Nous filons au sommet et entamons la descente vers le Ramougn. Cette façon de le rejoindre est tout à fait recommandable et rapide.

34-IMGP2941         35-Sommet du Ramougn

Petite pause casse-croûte avant d’attaquer la dernière ascension de la course. Les premiers pas dans la neige fraîchement tombée quelques jours auparavant s’avèrent un peu délicats : sous la neige, le verglas. Ces banquettes qui, en étant sèches, doivent se parcourir à toute vitesse demandent un peu d’application. La voie normale du Ramougn s’avère être une très agréable surprise. On aboutit sur un plateau à peine plus large qu’une table, sur lequel on marche jusqu’à ce que l’arête se resserre. Suivent un peu de désescalade avant d’attaquer le bastion final qui offre une escalade magnifique sur un granit très sculpté et très sain.

Ramougn

La descente du Néouvielle : depuis le sommet on descend dans un large couloir à droite de la voie normale. Il finit par plonger au travers d’une barre rocheuse. A ce niveau il faut repérer des cairns sur la gauche qui permettent de suivre des vires jusqu’à ce que la pente de la crête s’adoucisse. De loin on devine un passage permettant de basculer sur le vallon du Ramougn. On trouve quelques cairns et on traverse au mieux la moraine jusqu’à la brèche du Ramougn.

15 h au sommet. C’est avec émotion que nous touchons le point final de notre épopée. Au moment où j’atteins la cime, j’éprouve tout autant le sentiment jubilatoire d’avoir réussi quelque chose de beau et de grand que le regret de se dire que c’est fini. D’où nous sommes nous pouvons retracer du regard le chemin parcouru. Et il en manque une bonne partie. Ce matin, nous étions là-bas, et même encore au-delà. Notre basculement sur le versant Est du Ramougn baisse le rideau sur une des plus belles courses qui nous ait été donné de réaliser.

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